L’OMBRE DE DIEU
L’énumération de ce qui figure dans le tout et dans le temps est sans fin et serait vite fastidieuse. Parce qu’elle est infinie, il n’y a rien à dire de l’éternité. Parce que l’espace est si vaste et que le temps est si long, il y a tout à en dire. Il ne servirait à rien de faire défiler ici des constellations et des planètes, des époques géologiques, des équations mathématiques, des formules de physique ou de chimie, des combinaisons gazeuses des formations rocheuses, des essences d’arbres ou des noms de fleurs. Encore moins des événements historiques sans la moindre importance. Si poétiques, si tentantes, l’énumération et l’accumulation sont le risque d’une brève histoire du tout. Mieux vaut tenter de découvrir ce qui commande notre vie et le tout et qui, à l’instar du temps mais dans une moindre mesure, est dissimulé aux regards par son évidence même. Le plus éclatant de ces mystères est la lumière.
La lumière est une vedette du tout. Elle joue dans le tout et dans notre vie quotidienne un rôle que tout le monde connaît et dont personne ne parle. Seuls les aveugles, qui en sont privés, savent le prix d’une lumière dont nous jouissons sans vergogne, sans la moindre gratitude et sans même lui prêter attention. La lumière, pour nous les hommes, c’est d’abord le Soleil. Dans le tout, bien entendu, il y a des milliards de sources de lumière. Ces sources sont si nombreuses et si fortes qu’un des problèmes classiques de l’astrophysique est d’établir, à grand-peine, pourquoi et comment la nuit est noire alors qu’elle devrait être aussi lumineuse que le jour.
Aux milliards de sources de lumière naturelles s’ajoutent pour nous, sur la Terre, des milliards de sources de lumière artificielles, de plus en plus nombreuses et de plus en plus brillantes à mesure que le temps passe : au point qu’il est permis de parler aujourd’hui de pollution lumineuse. Tout cela fait beaucoup de lumière.
La lumière est l’ombre de Dieu. C’est une chose si grande et si belle qu’on pourrait, comme le temps, passer ses jours à l’adorer. De Babylone à Carthage ou aux Celtes, c’est ce qu’ont fait d’ailleurs, sous les espèces du Soleil, un certain nombre de cultures et de religions dont la plus connue est celle des Aztèques. La crainte de ne pas voir le Soleil revenir chaque matin a fait couler des flots de sang destinés à apaiser et à encourager les dieux du panthéon mexicain responsables de son retour. Pour chacun d’entre nous, le soleil est une source de bonheur. Sur la neige, sur la mer, sur les champs de lavande ou de blé, sur les montagnes et les vallées, sur les forêts et les vignes, il nous donne du tout l’image la plus exaltante et la plus délicieuse. Chaque matin, au sortir des terreurs de la nuit, est une leçon de bonheur. Un art majeur tout entier, la peinture, tourne autour de la lumière et de la façon qu’ont les hommes de rendre, sur le papier, sur la toile, sur des murs, sur du bois, sa magie impalpable. Jusqu’à ce que la science en démonte les mécanismes, les éclipses de Soleil ont été un motif de terreur chez les hommes. Un monde plongé dans l’obscurité est une des images récurrentes de l’angoisse de la fin des temps.
Contrairement au temps, dont les secrets sont bien gardés, la lumière, bien entendu, puisqu’elle se déploie dans le temps, a été vaincue par la science. La science a mis la lumière en équations, ce qui ne fait ni chaud ni froid aux peintres qui la peignent ou aux amoureux qui se promènent au printemps sous ses rayons. Jusqu’à ce qu’un savant de génie réconcilie les deux termes de l’alternative, on a pu dire que Dieu avait procédé successivement ou simultanément à deux créations distinctes qui donnaient deux mondes différents : l’un où la lumière était faite d’ondes et l’autre où elle était faite de corpuscules.
Grâce à Louis de Broglie, nous savons aujourd’hui que, dans la lumière comme dans la matière, les ondes peuvent être associées aux corpuscules, ou inversement. La science nous a tout appris de la lumière, sauf peut-être l’essentiel : pourquoi la lumière ? Pourquoi ce défi à la nuit, à l’ombre, à l’obscurité ? Pourquoi le tout baigne-t-il dans une lumière qui, sur cette Terre au moins, permet l’alternance du jour et de la nuit ? Un tout sans lumière s’effondrerait dans le chaos. La fin, inévitable, du Soleil signifiera la fin, sinon des hommes échappés vers ailleurs, du moins de cette Terre où, depuis tant de siècles, des grandes plages du Pacifique avec leur barre de corail jusqu’aux bords de l’Indus ou du Gange, de Machu Picchu, de Teotihuacàn, d’Uxmal ou de Chichén Itzà aux îles grecques de la mer Égée, des cyprès et des oliviers de San Miniato ou du Chianti aux rochers arides de Symi, aux splendeurs d’Assouan et du Nil, aux jardins d’Ispahan, tant de lumière a baigné tant de beauté.